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Mesure de la performance (1) - critiques et perspectives

 

William E. Deming (1) - analyse d'un succès japonais 

Vendredi 25 septembre 2009

Mesure de la performance (2) - approcher le bien-être

 

Le moulin de la galette - Renoir (1878)

HAUTE PERFORMANCE poursuit son étude de la mesure de la performance au regard des conclusions du rapport sur "La mesure de la performance économique et du progrès social".

Aujourd'hui, la question de la mesure du bien-être est à l'ordre du jour... 

Le rapport de la Commission emploie des idées très fortes, montrant une ambition et une exigence élevée, comme rarement une Commission en charge de questions économiques a pu le faire : 
« Les modifications que nous proposons pour la mesure traditionnelle du PIB sont des améliorations progressives. Elles nous permettent d’approcher de plus près ce qui importe réellement pour les citoyens, pour leur bien-être ou plus généralement pour leur qualité de la vie. Mais tout en étant des améliorations, elles excluent un bon nombre d’éléments importants, en partie parce qu’elles se concentrent sur le présent et en partie parce que le bien-être a un contenu bien plus large. » 
« Il comprend en effet toute une série de facteurs rendant la vie digne d’être vécue, sans se limiter à l’aspect purement matériel. Heureusement, les innovations dans la recherche en sciences sociales nous fournissent des outils nous permettant d’ évaluer le sentiment de bien-être éprouvé par les individus. »Voilà qui produit une résonnance poignante avec les actes désespérés de personnes en grande détresse sociale dont l’actualité rend compte depuis plusieurs mois. 

"Moi, je l'ai appelé la Commission du bonheur parce qu'elle rassemble beaucoup de matière grise et beaucoup d'espérance. Elle nous parle de l'avenir, elle nous parle comment on peut intégrer le bien-être dans la mesure économique (...)" - Christine LAGARDE, Ministre de l’Économie, de l’industrie et de l’emploi.

Remarque : sans juger ni du fond ni de la pertinence de ce propos, on ne manquera pas remarquer ici un paradoxe dans la communication de la Ministre. L'association d'une "matière" de couleur "grise" comme ferment du bonheur est, pour le moins, étonnante... D'autant que le Rapport de la Commission recommande d'élargir la prise en compte du bien-être à des considérations non matérielles... 

Progrès social, bien-être, bonheur…  Que veut-on mesurer exactement ?  Dans quel but précisément ? 

 

I - L'économie du bien-être (Welfare economics ) 

1. Fondements

L’objet de l’économie du bien-être, initiée en 1946 par l’économiste anglais Arthur Cecil PIGOU, est le bien-être matériel. Sa préoccupation est de déterminer une répartition optimale des ressources afin de générer une croissance rapide. 

Le paradoxe d’EASTERLIN tient son nom de l’économiste qui l’a mis en évidence en 1974 : une hausse du PIB ne se traduit pas nécessairement par une hausse du niveau de bien-être ressenti par les individus. 

Ce constat est à rapprocher du paradoxe de l’abondance que Groucho MARX a su résumer mieux que quiconque « Les gens ne mangeraient pas de caviar s'il était bon marché.

2. La contribution remarquable de Amartya SEN 

Parmi l’importante contribution de A. SEN aux problématiques de développement économique et de justice et d’équité sociale, je citerais ce point essentiel : 

 

« En observant la nature de la vie humaine, nous avons des motifs de nous intéresser non seulement aux différentes choses que nous parvenons à accomplir, mais aussi à la liberté que nous avons effectivement de choisir entre différents modes de vie. » 

Amartya Sen : The idea of Justice (à paraître)

L’économie du bien-être a pour finalité une évaluation des politiques économiques en termes d’effets sur le bien-être des communautés. A. SEN a produit une étude détaillée et remarquée intitulée « Collective Choice and Social Welfare » (1970). De nombreuses problématiques sont prises en compte telles que les droits individuels, la loi de la majorité ou encore l’accès à l’information. Il a ainsi largement influencé bon nombre d’économistes de se tourner vers les questions du bien-être fondamental. 

A.SEN a conçu des méthodes de mesure de la pauvreté contribuant de la sorte à l’élaboration de l’Indice de développement humain (IDH) qui mesure la pauvreté en fonction de la santé, du niveau d’éducation et du niveau de vie. L’IDH est mesuré par l’ONU à partir des données fournies par les états-membres. 

 

II – Les 3 approches retenues par la Commission

Le concept de qualité de la vie est plus large que ceux de production économique ou de niveau de vie. Il comprend toute une série de facteurs influant sur ce qui a de l’importance dans notre vie, sans se limiter à l’aspect purement matériel. 

1. Le bien-être subjectif 

La première approche, développée en liaison étroite avec les recherches en psychologie est basée sur la notion de bien-être subjectif. Une longue tradition philosophique considère que ce sont les individus qui sont les mieux à même de juger de leur propre situation. 

De nombreuses recherches se sont récemment penchées sur les éléments auxquels les personnes accordent de l’importance et sur la façon dont elles agissent dans leur vie, ce qui a mis en lumière un décalage sensible entre les hypothèses classiques de la théorie économique et les phénomènes que l’on observe dans le monde réel. Une part importante de ces recherches a été menée par des psychologues et des économistes à partir de données subjectives concernant le bien-être que les personnes disent ressentir ou ressentent,. 

La spécificité des mesures subjectives de la qualité de la vie évoquées ici réside dans le fait qu’il n’existe aucun équivalent objectif manifeste à ce que les personnes déclarent sur leur situation : s’il est possible de comparer l’inflation « perçue » et l’inflation « réelle » par exemple, seuls les répondants peuvent donner des informations sur leurs états subjectifs et leurs valeurs. 

2. Les capacités 

Selon cette approche, la qualité de la vie devrait être directement considérée et mesurée en termes de fonctionnements (à savoir les états et les actions que les personnes valorisent et ont raison de valoriser) et de capacités plutôt qu’en termes de ressources ou d’utilité. 

Certaines de ces capacités sont relativement élémentaires, comme le fait d’avoir une alimentation suffisante et d’échapper à une mort prématurée. D’autres sont plus complexes, par exemple avoir un niveau d’éducation suffisant pour s’impliquer activement dans la vie politique. 

Dans cette optique, la vie d’une personne est considérée comme une combinaison de divers « états et actions » (fonctionnements), et de la liberté de cette personne de faire un choix parmi ces fonctionnements (capacités). 

3. Les allocations équitables 

La troisième approche développée dans la tradition économique est basée sur la notion d’allocations équitables. 

L’idée de base, qui est assez répandue dans l’économie du bien-être, réside dans le choix d’une pondération des différents aspects non monétaires de la qualité de la vie (outre les biens et les services qui sont échangés sur les marchés)  qui respecte les préférences des personnes. Cette approche implique le choix d’une référence particulière pour chacune des dimensions non monétaires et l’obtention d’informations sur la situation actuelle des individus et sur leurs préférences concernant ces références. En insistant sur l’égalité entre tous les membres de la société, elle évite de tomber dans le piège d’une évaluation basée sur la somme « moyenne » que chacun est prêt à débourser et qui pourrait refléter de manière disproportionnée les préférences des catégories les plus aisées. 

 

III - Les recommandations de la Commission

 

Recommandation 1 Les mesures du bien-être subjectif fournissent des informations importantes sur la qualité de la vie. Les services des statistiques devraient intégrer dans leurs enquêtes des questions visant à connaître l’évaluation que chacun fait de sa vie, ses expériences gratifiantes et ses priorités. 
C’est pourquoi les types de questions qui se sont révélées pertinentes dans des petites enquêtes au caractère non officiel devraient être intégrées dans les enquêtes à plus grande échelle conduites par les services des statistiques officiels. 

Recommandation 2 La qualité de la vie dépend aussi de la situation objective et des opportunités de chacun. Il conviendrait d’améliorer les mesures chiffrées de la santé, de l’éducation, des activités personnelles, de la représentation politique, des relations sociales, des conditions environnementales et de l’insécurité. 

Recommandation 3 Les indicateurs de la qualité de la vie devraient, dans toutes les dimensions qu’ils couvrent, fournir une évaluation exhaustive et globale des inégalités.. 

Recommandation 4 Des enquêtes devraient être conçues pour évaluer les liens entre les différents aspects de la qualité de la vie pour chacun, et les informations obtenues devraient être utilisées lors de la définition de politiques dans différents domaines. 

Recommandation 5 Les services des statistiques devraient fournir les informations nécessaires pour regrouper les dimensions de la qualité de la vie, permettant ainsi la construction de différents indices scalaires. 

Les questions environnementales constituent un volet important du Rapport de la Commission qui formule une analyse et des recommandations dans la continuité de cette économie du bien-être. La soutenabilité pose la question de savoir si l’on peut espérer que le niveau actuel du bien-être pourra être au moins maintenu pour des périodes ou des générations futures ou s’il est plus probable qu’il diminue. Il n’est plus question de mesurer le présent, mais de prévoir l’avenir, et cette dimension prospective multiplie les difficultés déjà soulignées. 

 

IV – Le BOUTHAN et le Bonheur National Brut 

1. Définir le B.N.B. 
Le Bhoutan, pays mal connu, a pour particularité une politique de poursuite du bonheur pilotée en vertu de l’amélioration de son BNB (Bonheur National Brut). 

Instauré en 1972, la politique du bonheur national serait conceptuellement fondée sur quatre dimensions : 
- la croissance et le développement économique responsables ; 
- la conservation et la promotion de la culture bhoutanaise ; 
- la sauvegarde de l’environnement ; 
- la gouvernance responsable. 

Le BNB prend en compte quatre variables à part égale : l’espérance de vie à la naissance, le taux d’alphabétisation des adultes, le taux de scolarisation global et le PIB réel par habitant. 

2. Une approche spirituelle fondée sur le bouddhisme ? 
« Le BNB tente de définir le niveau de vie en des termes plus psychologiques et spirituels qu’économiques. L’important est le bien-être, pas la richesse. Le progrès d’un pays se jauge au bonheur de ses habitants, pas à leur accumulation matérielle. Ce concept est très lié à notre religion bouddhiste. » Tashi WANGDI, rédacteur-en-chef du Bhoutan Observer. 

Tout de même, la croissance économique avoisinerait les 8%. 

3. Le BNB commence à attirer l’attention au plan international 

Après une première conférence internationale consacrée au BNB tenue en juin 2005 en Nouvelle-Ecosse (Canada), la Thaïlande a décidé en 2007 de prendre le BNB en compte dans l’élaboration de son dixième plan quinquennal. 

Selon le journal Le Monde du 27/09/ 2007, «l’UNESCO et la PNUE (Programme des Nations unies pour l’Environnement) se sont penchés sur l’impact de ce nouveau critère dans leurs programmes, et des économistes mandatés par l’OCDE se sont réunis en Turquie en juillet dernier pour prendre en compte cette notion de bien-être dans les instruments statistiques d’évaluation économique.» 

Conclusion : et si le bonheur était, statistiquement, à portée de main ?... 

Le BNB est à la mode. Il semble séduire. Cependant, les 4 variables prises en compte dans son calcul sont –elles les seuls déterminants du bien-être ? 

Il est, pour nous, de première nécessité de préciser ce que nous voulons obtenir (notre but) puis de définir comment mesurer notre écart à ce but. Partant de là, il nous faudra encore apprendre à effectuer puis interpréter correctement nos mesures pour décider des actions à mener et s’assurer de la réalisation des résultats escomptés. 

L’INSEE et d’autres organismes producteurs de statistiques nous fournissent chaque année un grand nombre d’indicateurs relatifs à la qualité de l’habitat, à la santé, à l’alimentation, l’éducation, la sécurité, etc… 

Je crois que la richesse, la finesse et la fiabilité de ces indicateurs dépassent de loin le BNB… 

Si l’on suit les recommandations du rapport STIGLITZ, il n’est peut-être pas souhaitable de vouloir tout synthétiser dans un et un seul indicateur. Il est manifeste que nous avons d’ores et déjà tous les moyens d’élaborer puis d’améliorer un « tableau de bord du bien-être ». 


Erwan BUREL
HAUTE PERFORMANCE Conseil Formation Accompagnement
www.haute-performance.fr

contact : erwan.burel@haute-performance.fr


Références : 
[1] Arthur Cecil PIGOU (1877–1959) 
[2] Richard A. EASTERLIN est professeur d’économie à l’Université Sud Californie . 

 

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