Mercredi 23 septembre 2009

Mesure de la performance (1) : critiques et perspectives

Jean-Paul FITOUSSI - Joseph STIGLITZ - Amartya Kumar SEN

 

Avec HAUTE PERFORMANCE, j'ai à coeur de promouvoir une autre vision de ce qu'est la performance. Réussir sa vie est une performance.

Février 2008 - Nicolas SARKOZY a lancé une vaste refléxion portant sur "La performance économique et le progrès social".

Jean-Paul FITOUSSI a coordonné ces travaux sous l'éminente présidente de Joseph STIGLITZ (Prix Nobel d'économie 2001) et le conseil avisé de Amartya Kumar SEN (Prix Nobel d'économie 1998) auxquels se sont joints une vingtaine d'économistes internationaux.  [1]

Pas de langue de bois. Leur rapport ne se contente pas de critiquer (les indicateurs économiques actuels), ni d'interroger (qu'est-ce que la croissance économique ?). Il propose et recommande... 

"Ce que l’on mesure a une incidence sur ce que l’on fait ; or, si les mesures sont défectueuses, les décisions peuvent être inadaptées."

"Ceux qui s’efforcent de guider nos économies et nos sociétés sont dans la même situation que celle de pilotes qui chercheraient à maintenir un cap sans avoir de boussole fiable."

 

Rapport de la Commission STIGLITZ

> Dans ce premier article, nous étudierons le volet "performance économique".
Nous verrons en quoi les indicateurs actuels de performance économique (RNB et PIB notamment - [2] ) fondées sur la croissance économique sont incertains quant aux buts poursuivis, hasardeux sur la notion même de performance et incomplets quant à nos attentes.

Dans le second article, nous aborderons la notion de "progrès social".
Le rapport de la Commission a mis l'accent sur la nécessaire prise en compte du "bien-être" ce qui a mon sens est la finalité de la "haute' performance.Oser donner vie à ses aspirations les plus profondes est déjà en soi une performance. Je m'en suis déjà expliqué dans plusieurs articles publiés sur ce blog. Il me fauta avouer que les conclusions de ces éminents me confortent dans cette vision.

I. Considérations sur la performance - sens, mesure et démesure....

Les considérations qui suivent ne sont pas issues de la Commission "STIGLITZ - SEN - FITOUSSI".

Elles sont personnelles.

1. La performance – sens et mesure

Dans ce blog, j’ai présenté le concept de HAUTE PERFORMANCE comme synonyme de réussite de sa vie professionnelle. Je ne vais donc pas re-développé ici ce qui a déjà été exposé ailleurs.  Je me contenterai de rappeler que le bien être est au cœur de la haute performance…

Dans quasiment tous les domaines (sport, business, finance,…), la mesure de la performance pose question et soulève différentes interrogations que ce qu’est la performance elle-même. Je n’ai pas la prétention de traiter toutes ces questions, encore moins en un seul article.

Actuellement, la performance économique d'un pays se mesure principalement par des indicateurs de valorisation de l’activité économique (exemples : PNB=Produit National Brut et PIB= Produit Intérieur Brut).
On comprend que dans la seule perspective de croissance économique, de tels indicateurs aient été privilégiés à tout autre. Dès l’immédiat après-guerre, les besoins de la reconstruction et les aspirations à une vie « moderne » ont encouragé ce qu’il est désormais convenu d’appeler la « société de consommation ». Le bien-être a alors été assimilé à cette « élévation économique » du « niveau de vie ». On pourrait, avec raison, remonter plus tôt encore dans le temps pour y voir un « mouvement historique » plus profond et plus puissant.

Aujourd'hui, la donne a peut être changé. La crise que nous traversons a réveillé certaines interrogations sur le sens de cette activité économique, les buts que nous poursuivons à travers la croissance et les moyens de piloter efficacement les politiques.

Le rapport de la Commision STIGLITZ (Stiglitz-Sen-Fitoussi) traite ces questions au niveau de la gestion de la politique économique nationale. Le diagnostic que pose la commission et les recommandations qu'elle formule pourraient bien être éclairante au niveau du management d'une entreprise.

2. La croissance - une mise en garde contre la démesure

Les critiques contre le culte de la croissance ne sont pas récentes. La Grêce ancienne désignait par hybris (« démesure ») un sentiment violent né des passions et de l’orgueil en particulier. Considérée comme un crime, l’hybris était punie du châtiment divin de la némesis (« destruction »). Les Grecs voyaient dans la tempérance l’antidote de l’hybris. Le nom de Némésis dérive d’un terme grec signifiant « le don de ce qui est dû ». La mythologie romaine en reprend un aspect désignant « l'indignation devant un avantage injuste ». Les choses anciennes sont parfois d'une actualité saisissante...

 

"Si la question de la mesure des performances économiques et du progrès social revêt de nos jours une importance particulière, c’est précisément parce que l’on craint que les mesures usuelles risquent d’encourager nos sociétés à évoluer dans une mauvaise direction, ce qui, la crise actuelle nous le montre, peut être générateur de détresse sociale et de dégradation du bien-être."

II. Le rapport "La performance économique et le progrès social"

"Notre rapport a pour but de dresser un inventaire de ce qui a d’ores et déjà été fait, d’évaluer les points faibles (et les points forts) des outils de mesure actuels et de proposer d’apporter certains changements à l’appareil statistique existant."

La mesure de la performance - une problématique bien connue

"Il va sans dire que les statisticiens, les économistes et les pouvoirs publics se soucient depuis longtemps des multiples lacunes de nos statistiques. Bon nombre des questions que nous aborderons dans ce résumé se posent de longue date et avaient déjà été posées par ceux-là même qui avaient contribué à élaborer nos systèmes actuels de comptabilité nationale."

"La plaisanterie du professeur Paul Samuelson (un des plus grands économistes de notre temps, prix Nobel 1970), « Qu’arrive-t-il au PIB quand un professeur épouse sa domestique ? », est connue de quasiment toutes les générations d’étudiant(e)s qui se sont succédé depuis les années 1950."

VOLET 1 - LA CRITIQUE SUR LE FOND : des écarts trop importants entre nos besoins et les indicateurs existants

Des indicateurs qui façonnent notre représentation

Une vision quantitative

"Parce que la science économique et les autres sciences sociales ont reposé de plus en plus sur des méthodes quantitatives, on constate une utilisation accrue de ces outils de mesure dans les études analytiques (pour définir, par exemple, les facteurs qui déterminent de bonnes performances économiques)."

"Mais ceux qui manient ces données ne sont pas tous pleinement conscients des hypothèses qui sous-tendent leur conception, des arbitrages complexes qui sont à leur origine et des limites qui en résultent, ni des implications que ces limites pourraient avoir sur les conclusions qui en sont tirées. Ceux qui utilisent ces études sont encore moins conscients de ce que ces limites impliquent quant aux jugements que l’on peut porter sur des politiques alternatives."

"Les récompenses accordées à chacun sont généralement fonction des performances et les incitations doivent reposer sur des outils de mesure. Ce que nous mesurons a naturellement une incidence sur ce que nous faisons, et ce à quoi nous aspirons, à titre individuel ou collectif, a un effet sur ce qui est mesuré. Il existe ainsi

une relation étroite entre les objectifs, les mesures et les actes."

Connaitre son but avant de fixer des objectifs

"Les objectifs poursuivis par nos systèmes statistiques sont multiples et un indicateur adapté à l’un d’entre eux peut ne pas l’être pour un autre. La confusion provient parfois du fait qu’un outil de mesure adapté à un objectif est en réalité utilisé à d’autres fins. Le PIB ne mesure ainsi ni les revenus, ni le bien-être.
La question cruciale est donc de
savoir ce que l’on veut mesurer."

"S’il a été reconnu de longue date que le PIB posait problème en tant qu’outil de mesure des performances économiques, bon nombre des changements intervenus dans la structure de nos sociétés ont rendu ces déficiences plus criantes."

"(...) un problème majeur dans la construction des agrégats nationaux : plus on essaie d’obtenir une estimation globale, plus celle-ci risque de perdre sa signification étant donné qu’une plus grande partie des chiffres est fondée sur des imputations. Bien sûr, cela sous-entend que l’on doive réfléchir attentivement aux objectifs qui motivent l’utilisation de ces indicateurs."

L’activité économique est moins une fin en soi qu’un moyen...

... la fin étant d’élever le niveau de vie.

"Si les indicateurs dont nous disposons laissent à entendre que des actions destinées à élever les niveaux de vie au sens large ont un effet négatif sur l’économie, c’est peut-être que nos outils de mesure de l’économie posent problème."

"Il existe d’autres motifs d’être insatisfaits de notre système de mesure. Celui-ci donne souvent l’impression de ne pas être en phase avec nos perceptions. Les spécialistes des services publics de statistiques peuvent ainsi annoncer, à juste titre, que le taux d’inflation est « seulement » de 3 %, alors qu’une grande partie de l’opinion estime que le coût de la vie augmente beaucoup plus vite."

VOLET 2 - LA CRITIQUE SUR LA FORME :  les imperfections de la mesure de la croissance

Des doubles comptages
"(...) On ne devrait pas inclure les biens et les services
intermédiaires (comme les services financiers) mais simplement les biens et les services finaux, afin d’éviter un comptage double."

Les dépenses défensives
"Les particuliers fuient les risques, leur préférant la sécurité.

Il serait alors erroné de dire que l’activité économique suscitée pour réduire le risque a permis une augmentation du bien-être économique. C’est un exemple de catégorie de dépenses appelées dépenses défensives qui peuvent en réalité représenter une part importante de la mesure standard du PIB. "

Un agrégat qui ne rend pas compte des disparités ni des  inégalités

"Il importe donc de connaître la raison de ces disparités et de remédier à celles-ci.

L’explication peut être simple : un accroissement du PIB peut profiter à un nombre relativement restreint de personnes alors que la majorité se trouve en fait plus mal lotie."

"De meilleurs outils de mesure feraient ressortir que des changements de modes de consommation et de production visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre auraient pour effet d’augmenter les revenus soutenables."

Pallier les déficiences du système économique et social : des actions à inclure dans la mesure de la croissance ?
Les dépenses liées aux déficiences de notre système économique et social augmentent le PIB. Entrant dans la mesure de la croissance, la valeur économique des actions de compensation des déficiences du système seront alors interprétées statistiquement comme une croissance et politiquement comme une performance !

> Exemple :  l'habitat

"Un nouveau président est élu à la tête du pays et il développe l’activité économique en employant plus de personnes pour démolir des bâtiments puis en embauche autant pour les reconstruire. D’après les mesures traditionnelles, le PIB a augmenté (il a doublé grâce à l’activité additionnelle, à la fois de démolition et de reconstruction)"
Faire et défaire, c’est toujours travailler !

> Exemple : la santé

"Si le système de santé américain perd de son efficacité (comme le pensent certains), les Dépenses de santé augmenteront et le PIB s’accroîtra. Notre mesure de la performance devrait pénaliser les États-Unis, mais elle semble au contraire jouer en sa faveur."

> Exemple  : la sécurité

"Une recrudescence de la violence dans la société affaiblit notre sentiment de sécurité. Si notre réponse à ce problème est de construire plus de prisons, d’engager davantage de gardes du corps et de multiplier l’installation de systèmes de surveillance, le PIB est susceptible de croître en conséquence. Ce qui ne signifie pas pour autant que la société s’en trouvera mieux lotie."


Nous trouverions d'autres exemples tout aussi édifiants dans le domaine de l'éducation ou de la préservation de l'environnement.



CONCLUSION

"Les autres dimensions sur lesquelles nous appelons l’attention (...) sont la santé, l’éducation, la sécurité et les relations sociales."

"Passer d’une mesure de l’activité économique marchande à une mesure du bien-être économique comporte des difficultés en termes de mesure, d’évaluation et de concept (notamment concernant les aspects de l’activité économique à inclure)."

"Certes, aucun indicateur unique ne peut traduire la complexité de la société dans laquelle nous vivons. Aucun outil de mesure unique, fût-ce un ensemble restreint d’outils de mesure, ne peut fournir toutes les informations nécessaires pour évaluer et gérer aujourd’hui une économie."

"Les modifications que nous proposons pour la mesure traditionnelle du PIB sont des améliorations progressives. Elles nous permettent d’approcher de plus près ce qui importe réellement pour les citoyens, pour leur bien-être ou plus généralement pour leur qualité de la vie. "


Erwan BUREL
HAUTE PERFORMANCE Conseil Formation Accompagnement
www.haute-performance.fr

contact : erwan.burel@haute-performance.fr


Références
[1]  Bio de J. STIGLITZ,  A. SEN  et  J-P FITOUSSI
(sources principales :
www.stiglitz-sen-fitoussi.fr, Wikipedia)

Joseph STIGLITZ

 

 

Prix Nobel d'économie 2001
Comment présenter cet éminent économiste ? La question s'impose tant son Curriculum Vitae est copieux, au point qu'un bras n'y suffirait pas. Jugez-en : pas moins de 62 pages que pouvez découvrir
ici.
Il a été professeur d'économie dans les plus prestigieuses universités : Yale, Oxford, Stanford, Princeton, Columbia...
Bien sûr, il a exercé différentes activités auprès d'une multitude d'organismes internationaux. 
J. STIGLITZ surprend et séduit par une approche "différente" des problématiques économiques. Différente du discours trop souvent cloisonné de la "science économique" qui oublie cette "nature humaine" qui demeure pour moitié sourde à toute rationnalité.

Amartya Kumar SEN

 

 

Prix Nobel d'économie en 1998
 Célèbre pour ses travaux sur la famine, sur la théorie du développement humain, sur l'économie du bien-être, sur les mécanismes fondamentaux de la pauvreté, et sur le libéralisme politique.

Son approche de la « capabilité » souligne la liberté positive, c'est-à-dire la capacité d'une personne à être ou à faire quelque chose.
la capabilité est définie comme « les diverses combinaisons de fonctionnements (états et actions) que la personne peut accomplir. La capabilité est, par conséquent, un ensemble de vecteurs de fonctionnements qui indiquent qu’un individu est libre de mener tel ou tel type de vie. » - "Repenser l’Inégalité"  - Amartya SEN

Jean-Paul FITOUSSI 

 

 

Economiste français d'origine tunisienne. Il est professeur des Universités à l'Institut d'études politiques de Paris depuis 1982 et président de l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) depuis 1989. Il est membre du conseil scientifique de l'Institut François-Mitterrand.

Il travaille sur les théories de l'inflation, du chômage, des économies ouvertes, et sur le rôle des politiques macroéconomiques. Il est critique au sujet de la rigidité budgétaire et monétaire, au motif qu'elle aurait un effet négatif sur la croissance et l'emploi. Ses travaux récents portent sur les rapports entre la démocratie et le développement économique.

Il est également président du conseil scientifique de l'IEP de Paris depuis 1997 et membre du Conseil d'analyse économique auprès du Premier ministre.

[2] Les principaux macro-indicateurs actuels de mesure de l'activité économique

RNB : Revenu National Brut.
Le RNB remplace le PNB (Produit National Brut), indicateur abandonné en 1993.
Il mesure la valeur totale de la production finale de biens et de services des acteurs économiques d'un pays donné au cours d'une année donnée. À la différence du PIB, le PNB inclut les produits nets provenant de l'étranger, c'est-à-dire le revenu sur les investissements nets réalisés à l'étranger (cet élément étant négatif si les revenus des investissements de l'étranger sur le territoire national sont supérieurs aux revenus des investissements du pays à l'étranger).


Le terme « national », dans produit national brut, reflète ainsi la prise en compte de la valeur ajoutée produite par les résidents du pays en question (principe de nationalité) mais il n'est pas intérieur parce qu'une partie de cette valeur ajoutée est produite à l'étranger (le PIB est lui basé sur le principe de territorialité). Le PNB, de même que le PIB, inclut la TVA du pays, ce dont la légitimité est contestée.

PIB : Produit Intérieur Brut
PIB = PNB - solde extérieur


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